C’est déjà la période de l’année où apparaissent, dans les épiceries et les quincailleries, les étals colorés de semences qui annoncent l’arrivée du printemps et de la saison du jardinage. Ça me fait trépigner de joie, mais je me retiens à deux mains pour ne pas remplir mon panier de sachets de graines de toutes sortes. Pourquoi faire preuve de cette volonté surhumaine ? À cause des pratiques douteuses des semenciers industriels qui ciblent les jardiniers amateurs.

Les pratiques prédatrices des semenciers commerciaux

  1. Le sweeping

Saviez-vous que seulement 10 semenciers contrôlent 75 % du marché, et que les trois (oui, trois!) plus gros en contrôlent 53 %?! Ces derniers font ce qu’on appelle du sweeping, une pratique qui consiste à balayer les rebuts de semences sur le plancher des entrepôts pour remplir les sachets destinés aux particuliers, alors que les graines de qualité sont vendues aux agriculteurs professionnels. Pourquoi cette disparité, me direz-vous? La raison est simple : si ses graines ne germent pas, l’agriculteur va poursuivre le producteur en justice, alors que l’amateur, lui, va simplement se dire  : « J’ai raté mes tomates cette année! » Charmant, n’est-ce pas?

  1. L’hybridation

Les semences vendues dans les grandes surfaces sont souvent des variétés hybrides de type F1 : un croisement de première génération entre deux variétés qui vise à faire ressortir certaines caractéristiques (résistance au froid, productivité du plant, précocité de la floraison, etc.). Si l’hybridation peut être avantageuse pour ces raisons, il faut savoir que les graines F1 de 2e génération sont soit stériles, soit moins performantes. En effet, le plant de 2e génération ne sera pas fidèle au type obtenu lors du croisement et aura les caractéristiques aléatoires de ses « grands-parents » (générations précédentes). Ce qui veut dire qu’on ne sait pas ce qu’on obtiendra l’année suivante. L’hybridation F1 ne permet donc pas la récupération de graines au jardin et force à en racheter de nouvelles chaque année. Pour l’autonomie, on repassera!

Source : encinitasbee.com

  1. Les pesticides

Les graines vendues dans les magasins à grande surface sont très souvent enrobées de pesticides, généralement de type néonicotinoïde. Ces substances chimiques sont responsables des taux de plus en plus élevés de mortalité des abeilles enregistrés dans les dernières années. C’est dire qu’elles sont très nocives pour l’environnement! De plus, une fois germées, les graines enrobées seront moins naturellement résistantes aux maladies et aux insectes ravageurs que les semences non traitées, puisqu’elles exigent un traitement chimique continu. C’est ce qu’on appelle une situation perdant-perdant…

Pour toutes ces raisons, de plus en plus de jardiniers préfèrent se tourner vers les producteurs artisanaux et/ou biologiques. Et je vous encourage à faire de même!

Où se procurer des semences artisanales?

Plusieurs semenciers locaux produisent des semences de manière artisanale et par pollinisation libre. Leurs graines sont non traitées, cultivées sans pesticides ni engrais chimiques et dans le respect des sols et des écosystèmes. En général, on peut facilement les commander en ligne. La réputation des Jardins de l’Écoumène n’est plus à faire. On peut aussi aller voir du côté de la Société des plantes, de Gardens North, des Semences Solana, de la ferme coopérative Tourne-Sol ou des Potagers d’antan. Pour ma part, j’ai passé une commande chez les Semences du Portage. Si vous êtes à Montréal, vous pouvez ramasser vos semences directement chez la sympathique Catherine Gagnon-Mackay, la fille des producteurs. J’ai aussi reçu en cadeau (yé!!!) un carnet de semences du Nutritionniste urbain, produites par Lyne Bellemare, une semencière qui se spécialise dans les variétés ancestrales.

semences

Source: Le nutritionniste urbain

Pour ceux et celles qui souhaitent échanger leurs semences, sachez que l’Écoquartier Rosemont–La Petite-Patrie a mis en place l’an dernier une grainothèque pour favoriser l’échange de semences. Des initiatives semblables existent dans plusieurs bibliothèques publiques, comme celle d’Ahuntsic et la bibliothèque Georges-Vanier, à Saint-Henri. La plateforme PlantCatching permet aussi d’échanger des semences et des plantes localement.

Introduire des semences ancestrales, un petit acte de résistance potagère!

cartoon

Source: grain.org

Vous l’avez sûrement remarqué en faisant l’épicerie, on voit toujours les mêmes variétés de fruits et légumes sur le marché. C’est que les producteurs industriels ont développé des espèces uniformes qui conviennent aux étalages et résistent bien au transport. Au cours du dernier siècle, les trois quarts du patrimoine génétique mondial ont disparu, et seulement 10 % du bassin de gènes restants est commercialisé! Plusieurs variétés ont donc sombré dans l’oubli, mais sont en voie d’être redécouvertes grâce à de belles initiatives nationales comme celle de la famille Bauta ou du réseau d’échange Semences du patrimoine, et aussi aux efforts des semenciers spécialisés et des jardiniers comme vous et moi. La résistance peut donc commencer dans votre jardin !

Les semences dites « patrimoniales » ou « ancestrales » sont des variétés anciennes introduites avant les années 1940 et transmises de génération en génération. La plupart des semenciers énumérés plus haut en distribuent. Introduire des variétés ancestrales au potager aide à préserver la diversité agroalimentaire, tout en permettant de retrouver de magnifiques variétés oubliées comme le melon de Montréal (oui oui!), autrefois cultivé sur l’île et récemment redécouvert. 

Le melon de Montréal (Notre-Dame-de-Grâce, 1925). Source: Wikipédia

En les introduisant dans votre jardin, vous prendrez plaisir à découvrir, ou à redécouvrir :

  • les tomates Mémé de Beauce;
  • les haricots Comtesse de Chambord;
  • le melon d’Oka;
  • les épinards Norfolk;
  • la citrouille Algonquine;
  • etc.

Avant de se lancer dans les semis intérieurs

Audrey a déjà développé un guide très complet pour vous aider à partir vos semis à la maison, alors je ne me pencherai pas davantage sur la question ici. Je vous invite à le consulter! Je vous laisse tout de même quelques petites infos pratiques à connaître avant de vous lancer à la maison :

  • Ne semez pas trop tôt! Je le dis pour vous, mais je me le répète aussi comme un mantra. C’est facile d’être trop vite sur le piton, mais semer prématurément risque de produire des plants qui « poussent en orgueil », ou étiolés, c’est-à-dire longs, faibles et pâlots, qui auront du mal à s’acclimater une fois transplantés. Utilisez un calendrier des semis comme celui d’Espace pour la vie, et notez bien votre zone de rusticité (pour Montréal, c’est 5b) pour savoir quand vous lancer!
  • Lisez bien les sachets en choisissant vos graines de tomates : celles à croissance déterminée sont souvent plus hâtives, mais produisent moins de fruits. Elles sont aussi plus basses et n’ont pas besoin de tuteur long (mais une cage à tomates pourra tout de même être utile). Les tomates indéterminées, elles, ne cessent jamais de grandir. Elles produisent plus de fruits, mais la production commence plus tard dans la saison.
  • Vous n’avez pas besoin d’acheter grand-chose pour faire des semis intérieurs. Beaucoup d’éléments se trouvent sans doute déjà dans votre bac de recyclage : des contenants en plastique, des boîtes d’œufs, etc. Vive la réutilisation! Il vous faudra de la lumière, de l’humidité et un bon terreau (j’ai acheté un terreau biologique pour les semis, mais vous pouvez aussi faire un mélange maison avec du terreau, du compost et de la perlite pour assurer un bon drainage). Vous pouvez opter, comme je l’ai fait, pour une lampe au néon comme éclairage d’appoint. Pour partir des semis, une Cool White suffit, mais vous pouvez aussi ajouter une Hot White pour imiter la lumière naturelle et obtenir des résultats optimaux.
  • Nul besoin de tout semer en intérieur quand on dispose d’un petit espace : plusieurs légumes ont une germination rapide et peuvent être semés directement en pleine terre, après le dégel, comme les radis, les laitues, les haricots, etc. Pour les semis intérieurs, privilégiez les espèces à croissance lente comme le poireau, les tomates, les cerises de terre, etc. Attention, certains plants n’aiment pas être bousculés. C’est le cas du concombre, dont les racines sont fragiles, et qui gagne donc à être semé directement à l’extérieur.
installation

Voici mon installation très simple. Une lampe Cool White et un panneau en Coroplast (de type pancarte électorale…) comme abat-jour. Notez l’absence totale de semis : c’est encore début mars !

Voilà, vous êtes prêt(e) pour vous lancer : la saison approche à grands pas! Si vous choisissez de vous munir d’une lampe, c’est la seule chose que vous aurez à vous procurer à la quincaillerie. Mais entrez-y à vos risques et périls si vous pouvez résister au chant des sirènes du rack de semences !

 

 

 

 

Crédit photos (entête et preview): Sophie Gagnon-Bergeron

Sources :

http://www.seedsecurity.ca/

http://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/498435/diversite-des-semences-et-approvisionnement-local

https://www.semences.ca

Larry Hogdson, Les semis, Saint-Constant, Broquet, 2011.

 

Luba

Luba

Je me décris comme: Grano-intello, mais pas particulièrement chic. Ma devise: « It's chaos. Be kind. » - Michelle McNamara Mon cheval de bataille écolo: Le gaspillage de toute espèce. Mes faiblesses: Je me déplace à vélo, mais j'accepte un peu trop volontiers les lifts... et j'aime trop les roadtrips. Ma recette DIY favorite: Les chandelles à la cire d'abeille. Je jase de quoi sur le blogue? De plantes et de jardinage, surtout.

4 Comments

  • Vicky dit :

    Un gros merci pour les suggestions de compagnies locales pour se procurer des graines. J’ajouterais la compagnie Le Noyau, qui a quelques variétés agréables aussi! Je me demandais également s’il est possible, selon toi, de faire pousser des courges luffa au Québec? Si oui, connais-tu un semencier (local de préférence) qui vend ce type de graine? J’ai de la difficulté à trouver de l’info là-dessus et j’aimerais bien pouvoir me faire une réserve de ces incroyables éponges! Encore merci pour cet article de haute qualité, comme toujours, sur Les Trappeuses!

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